DÉFINIR, COMPRENDRE ET APPRENDRE LE SYNDROME DE DIOGÈNE

Psychiatre, gériatre et neurologue, Jean-Claude Monfort est praticien hospitalier universitaire honoraire, directeur pédagogique du centre de formation Afar et auteur de plusieurs ouvrages sur la psychogériatrie. 

Cet entretien s'est tenu à Bayeux le 16 mars 2015, à la veille de sa conférence sur le syndrome de Diogène organisé par le CLIC du Bessin.

En un mot

Le syndrome de Diogène est l’appellation donnée aux situations d’entassement, de négligence corporelle et de réclusion à domicile. Les risques d’incendie et de décès, de la personne comme des voisins, peuvent conduire à des signalements au maire et au préfet. Ces risques et ces signalements exercent une pression sur les professionnels. Leurs interventions immédiates peuvent paradoxalement aggraver les risques. Face à ce dilemme, l’idée d’une solution universelle se fait jour. Plus nous approchons les situations Diogène, plus cette image se révèle être un mirage. La réalité qui s’impose est celle d’une diversité de serrures. Le renoncement au concept d’une clé unique sera le socle pour construire, collectivement, à chaque fois, une nouvelle clé ajustée à la singularité de la situation rencontrée.

Une appellation paradoxale

Le prénom d’un philosophe grec ayant prôné le vide a été posé sur du plein. Le profanateur, auteur de cette apparente absurdité est un Anglais, Anthony Clark. Dans un article intitulé « Diogenes Syndrome », publié en 1975 dans le journal The Lancet, ce médecin de Brighton a décrit trente situations de personnes âgées. Le choix du titre de son article lui aurait été inspiré par l’absence de honte des entasseurs face à leurs entassements. Il a été le premier à faire le lien entre le Diogène plein (celui qu’il a décrit et que nous appellerons le Diogène de Clark) et le Diogène vide (Diogène de Sinope).

Diogène de Sinope et la philosophie des cyniques grecs

Né quatre siècles avant Jésus-Christ, Diogène est son prénom, Sinope est le nom de sa ville de naissance. Un paradis près de Soshi, au bord de la mer Noire. Fils de banquier, la fortune va faire place à l’infortune. Jalousé par des plus jeunes voulant sa place, son père a été accusé de fabriquer de la fausse monnaie. Pour échapper à la décapitation, le père va s’enfuir par voie maritime avec sa famille. Les pirates feront le reste. Parents et enfants sont vendus comme esclaves et dispersés. La chance revient sous la forme d’un propriétaire qui accorde la liberté à ses esclaves sous réserve qu’ils remboursent capital et intérêts. Diogène est un enfant qui a gagné sa liberté en travaillant. L’opposé d’un paresseux supposé se reposer dans un tonneau qui ne sera inventé que quatre siècles plus tard.

 

Devenu un homme libre, Diogène va rejoindre Athènes. Loyal à son père, il aurait tenté sa chance dans la banque pour finalement choisir d’entrer dans une école de philosophie ayant pour valeur la liberté dont il connaissait le prix. Liberté mais aussi humanité et authenticité. Cette troisième valeur explique le nom de cette école. L’authenticité conduit ces philosophes à dire à chacun ses quatre vérités. Ils mordent avec les paroles en espérant gagner des âmes et des élèves. Cynique, tiré du mot chien, sera le nom choisi par le fondateur de l’école. Malheureusement, ce terme va voir sa signification glisser au fil du temps. 2400 ans plus tard, ce glissement va aller jusqu’à un inversement du sens originel. Desservie par la connotation du mot cynique, cette philosophie va se ranger à côté des belles endormies.

Des données étayées et validées

En matière de syndrome de Diogène, après avoir tourné comme les autres, nous avons décidé d’arrêter la girouette pour nous poser et réfléchir. Ce qui a suivi, nous le devons à l’expérience acquise dans notre petite unité de psychogériatrie au Centre hospitalier Sainte-Anne. Ouvert en 2003, ce dispositif territorial a été dédié aux situations hors normes, avec zéro solution, dont personne ne veut, trop psychiatriques pour les gériatres, trop gériatriques pour les psychiatres. Dès la première année de fonctionnement, nous avons eu la surprise de constater la fréquence des situations Diogène. Elles représentaient 13% des situations qui nous étaient adressées.

 

Nous avons dû changer notre regard et notre approche des situations Diogène, ce qui nous a amenés vers la réalisation de deux études conduites sur un territoire délimité de la Ville de Paris. La première, rétrospective sur 120 dossiers, a été publiée en français en 2010. La deuxième, prospective concernant 50 personnes vues consécutivement, a été publiée en anglais.

 

C’est là que nous avons construit nos critères opérationnels du syndrome de Diogène qui comportent un critère obligatoire (ils auraient besoin de tout mais ne demandent rien) et trois critères optionnels.

Le syndrome de Diogène n’est pas une maladie

Une personne sur deux n’a pas de maladie qui pourrait expliquer la situation. Ce syndrome est un mode de vie appartenant à la condition humaine. Il a été décrit dans la Bible, les mythes, les légendes. Les artistes l’ont mis en image sous forme de tableaux et de sculptures. Les écrivains en ont fait des personnages de romans. Plus près de nous, et encore actuellement, les journalistes et les médias nous les restituent dans la rubrique des faits divers. 

Les maladies associées au syndrome de Diogène

Elles pourraient être aussi, en partie, la conséquence de ce passé psychotraumatique. Réputées irréversibles, neurologiques ou psychiatriques, l’évolution de ces maladies peut se révéler réversible au point de poser de nouvelles questions et de revisiter la légitimité de la dénomination de maladie. Plus fréquemment qu’on ne le croit, les professionnels de la psychiatrie, du social et du médico-social pourraient être qualifiés d’experts en psychotraumalogie.

Les syndromes de Diogène sont les situations les plus difficiles à dénouer

Sur un territoire donné, si un collectif de professionnels a réussi à dénouer une situation Diogène, alors il est probable qu’il puisse résoudre les autres situations complexes comme les maltraitances à enfant, les violences sexuelles ou les conflits de voisinage... Sur un territoire géographique bien délimité, celui d’une ville ou d’un canton, les situations Diogène sont des chances pour apprendre à se connaître et à mieux travailler ensemble.